Les invités : Hommage de Jean Pérol à feu Claude Michel Cluny

Hommage à Claude-Michel Cluny
Allocution de Jean Pérol à l’Académie Mallarmé le 29 Avril  2015

J’ai connu Claude-Michel Cluny dans les années 64-65. En ce temps-là, toute université étrangère était abonnée à la NRF. C’est donc au Japon, alors que j’étais lecteur à l’Université Impériale du Kyu-Shu à Fukuoka,  que j’ai découvert ses poèmes et ses critiques dans la revue de chez Gallimard, où il publiait depuis deux ou trois ans. Je m’étais senti assez  en affinité avec tout ce qu’il y écrivait en général. Je venais de publier un livre de poèmes à Tokyo. Je le lui ai envoyé, le livre lui a plu, il m’a répondu. Nous nous sommes rencontrés à Paris à mon retour, une sympathie réciproque est née. Elle nous a entraînés dans une amitié de cinquante ans, qui n’a ressemblé en rien aux fameuses amitiés politiques qui n’en ont que trente. Libre, souple, vive, affectueuse, sans exigence étouffante, une amitié qui ne pesait pas, sans trahison ni coup de poignard. Nous pouvions disparaître de longs moments, cela ne changeait rien à cette amitié, ni au plaisir de se retrouver.

C’est pourquoi sa disparition, cette fois en cendres dans un sinistre cimetière parisien, finit presque par me sembler à peine différente des autres, celles pour ses voyages toujours recommencés aux quatre coins du monde. Je pourrais croire qu’il va revenir, et de sa voix à la fois enjouée, courtoise et malicieuse, me passer le coup de fil du retour.

Oui, Cluny était un homme à la malice pleine d’élégance. À se demander s’il n’est pas mort aussi ce 11 janvier 2015 par malice et courtoisie, afin de s’éviter avec tact de participer à cette “Grande Marche Républicaine de Tout le Monde contre Personne”, pour reprendre les termes d’un journaliste. C’est sans doute également avec ce même genre de malice dans la voix qu’il pourrait aujourd’hui me téléphoner pour me dire : « Tu as vu ? On me rend hommage un 29 Avril ! J’espère que tu n’as pas oublié qu’au Japon c’est le jour anniversaire, et férié encore, de l’Empereur Hiro Hito et de la période Showa ! Je suis aux anges, moi qui adore tellement ce pays. Et la Duras, chez les fantômes, ça va la rendre furieuse, elle qui nous détestait tous les deux, que dis-je, tous les trois, moi, l’empereur et ce cher pays. Un 29 avril, vraiment je suis ravi ! Si ça pouvait la faire encore un peu plus enrager, celle-là, “cette blatte de l’écritoire” ! » “Blatte de l’écritoire”, c’est de lui…

Il était ainsi, car il est vrai aussi qu’il accompagnait souvent sa malice courtoise d’un humour assez urticant. À un casse-pieds qui lui avait écrit, faisant valoir dans l’entête de sa lettre, d’une manière un peu trop ostentatoire et ridicule, sa longue liste de titres, de prix et de médailles, Cluny avait répondu par une brève lettre, fort polie comme à son habitude, mais qui portait, elle, simplement comme entête : “Claude-Michel Cluny, Abonné au gaz’’.

Il se servait aussi de sa malice et de son humour pour demeurer un homme mystérieux, un homme qui protégeait sa liberté et ne se livrait jamais tout entier. Ses nombreuses activités touchaient plusieurs domaines, et il les compartimentait. Poète, critique de littérature et de cinéma, éditeur, romancier, historien, chroniqueur, voyageur impénitent, amoureux de garçons sous tous les cieux, possesseur de réseaux dans tout le monde et de tous les mondes, il n’ouvrait qu’à certaines personnes que certaines portes. Il aimait échapper et s’échapper. Il aimait en conséquence ceux qui avaient le respect de ses mystères et n’avaient ni l’amitié ni la curiosité envahissantes.

Ses multiples activités, sa très vaste culture ouverte sur des horizons les plus divers et sur les autres pays, jointes à cet humour caustique et à son persiflage amusé, ont fait de lui un critique redoutable, à la fois respecté et détesté dans le petit monde des lettres où il n’était pas tout à fait sans influence. Ce fut son côté éminence grise des lettres, son aspect lanceur de fléchettes au curare. C’est d’ailleurs pour cet empan d’esprit et cette plume aux formules vite assassines qu’il a été sollicité par plusieurs journaux et revues, de la NRF au Figaro Littéraire, du Quotidien aux Lettres Françaises, de Lire à L’Express, et du Nouvel Observateur à quelques autres que j’oublie. — Lire la suite

Pierre Perrin, La Nouvelle Revue française, n° 509 [juin 1995]


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