Les invités : Gustave Courbet présenté par Pierre Perrin, poète des mêmes terres

Gustave Courbet, le géant de génie
Présentation par Pierre Perrin pour Franche-Comté, 1999

Le rebelle, le Courbet sans courbettes, s’est retrouvé cul nu. Il reste un caractère, un nez, un géant dont aujourd’hui nul n’a fait le tour. Là est son génie.

Gustave paraît à Ornans le 10 juin 1819. Les études que le père voudrait de droit, le fils les voue à l’art. À Paris, ses vingt ans ont faim de chefs-d’œuvre. Il étudie surtout dans les couloirs du Louvre. On l’a cru lourd. C’était sa faribole. Il est tout le contraire d’un rustre. Il expose un premier autoportrait au salon de 1844. Le pas de la peinture est franchi, il n’est pas pour autant gagné. Des refus s’ensuivent. L’audacieux tient tête. Il se rend en Hollande où il vénère Holbein. Il impose enfin l’admiration avec L’Après-dînée à Ornans au salon de 1849. À l’idéalisme en vogue, il oppose son réalisme. Courbet révèle aux parisiens l’arrière-pays, le sien, avec des “trognes” d’une vivacité à faire peur. Nez d’aigle ou pourri de raisin. Les mains surtout trahissent la pauvreté. L’outil lâché, les doigts en crochètent encore le manche. L’Enterrement à Ornans, deux ans plus tard, suscite le tollé. Trop de véracité appelle le vitriol. Les journaux lui en donnent à cœur joie. Le peintre alors rencontre Proudhon, à égalité de notoriété. Il fixe l’avenir, lui aussi. Le peintre n’en garde pas moins les pieds au sol. Il conquiert pour son compte les futurs États-Unis d’Europe chers à Victor Hugo. Il orchestre sa renommée, jusqu’à ce qu’emporté en 1871 par la démolition de la colonne Vendôme il se retrouve enfermé, condamné, acculé à la ruine. En juillet 1873, il s’exile à La Tour de Peiltz, près de Vevey, en Suisse où il meurt le 31 décembre 1877, hydropique, épuisé, à 58 ans. Son père est venu lui rendre visite, la veille.

Que reste-t-il de lui ? L’inutile est devenu irremplaçable.

On a tellement écrit sur son art. Certains ont vanté ses ciels, chauffé jusque dans leur sein ses neiges et leurs traces de sang, pour mieux les révoquer parfois. D’autres ont exploré la pâte de ses nus. L’Origine du monde attentait à l’hypocrisie. Imagine le tableau à l’Institut. Pourtant la révolution change un ordre pour un autre. C’est en cela que l’offrande appartient à l’art. Avec Courbet, partout sinon la lutte, la poigne à l’œuvre. Il n’y a pas chez lui de touches anodines ; même les retenues sont tentaculaires. Sa lucidité foncière a tout embrassé. Il n’est pas certain qu’on mesure l’ampleur de sa vision du monde. Quand l’usage est de cultiver le compromis à grande échelle, lui récuse toute échappatoire. La parution de sa Correspondance, dans la version étendue qu’en a donnée Petra ten-Doesschate Chu, chez Flammarion en 1996, permet à l’amateur — toi et moi — de rendre à l’artiste une part de sa vérité. L’intelligence, la grandeur, l’opiniâtreté éclatent sur tant de pages. Un mystère demeure pourtant. Cet ogre subtil a peint des femmes dont on devine presque le souffle, et on ne lui connaît aucun amour. Il écrit à l’une : « J’aime toujours de plus en plus les dames […] j’aime toujours à les embrasser, leur dire des choses qui leur plaisent ce qui n’est pas grand mal. Il me semble qu’à cette heure [1873] on pourrait me confier une hospitalière. » Le trait d’humour, ici heureux, tempère la relative désolation du pécheur sans remords.

En 1947, sa ville natale a enfin consacré un musée à sa mémoire. Julien Gracq qui, sur la Loue, l’a visité note, dans un bref paragraphe, « la pénombre des pièces, pareille à celle d’une paupière baissée sur les secrets d’un drame de famille ». L’œuvre est en effet aux quatre coins de la terre, rançon du succès.

Pierre Perrin, Franche-Comté, 1999

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