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| Claudio Magris, Quand la logique | |||||||||||||
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ALBERT CAMUS, DISCOURS DE SUÈDE
n recevant la distinction dont votre libre Académie a bien
voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus
profonde que je mesurais à quel point cette récompense
dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à
plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je
le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible
d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement
à ce que je suis réellement. Comment un homme presque
jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en
chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail
ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas
appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un
coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une
lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir
cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres
écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence,
et dans le temps même où sa terre natale connaît
un malheur incessant ? J’ai connu ce désarroi et ce
trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu,
en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux.
Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant
sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre
pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances
les plus contraires, tout au long de ma vie : l’idée que
je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez
seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié,
je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée. Je ne puis vivre personnellement sans mon
art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout.
S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il
ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis,
au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une
réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir
le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée
des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste
à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité
la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi
son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent,
apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence,
qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge
dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin
de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté
à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi
les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent
à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à
prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société
où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le
juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel. Le rôle de l’écrivain,
du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par
définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service
de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la
subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes
les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes
ne l’enlèveront pas à la solitude, même et
surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence
d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à
l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain
de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu
des privilèges de la liberté, à ne pas oublier
ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art. Aucun de nous n’est assez grand pour
une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie,
obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les
fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain
peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui
le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant
qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier
: le service de la vérité et celui de la liberté.
Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes
possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude
qui, là où ils règnent, font proliférer
les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles,
la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans
deux engagements difficiles à maintenir — le refus de mentir
sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression. Pendant plus de vingt ans d’une histoire
démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon
âge, dans les convulsions du temps, j’ai été
soutenu Chaque génération, sans doute,
se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant
qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être
plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se
défasse. Héritière d’une histoire corrompue
où se mêlent les révolutions déchues, les
techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies
exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent
aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre,
où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à
se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération
a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à
partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité
de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration,
où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour
toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans
une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations
une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à
nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche
d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse
jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que,
partout dans le monde, elle tient déjà son double pari
de vérité et de liberté, et, à l’occasion,
sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite
d’être saluée et encouragée partout où
elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est
sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais
reporter l’honneur que vous venez de me faire. Du même coup, après avoir dit
la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis
l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres
titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable
mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant
son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours
partagé entre la douleur et la beauté, et voué
enfin à tirer de son être double les créations qu’il
essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur
de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui
des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité
est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir.
La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante.
Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument,
certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin.
Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience,
se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut
dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai
jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être,
à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette
nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a
aidé sans doute à mieux comprendre mon métier,
elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès
de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie
qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres
bonheurs. Ramené ainsi a ce que je suis réellement,
à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile,
je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’étendue
et la générosité de la distinction que vous venez
de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la
recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le
même combat, n’en ont reçu aucun privilège,
mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera
alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à
vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude,
la même et ancienne promesse de fidélité que chaque
artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le
silence. [10 DÉCEMBRE 1957] |
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