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Sur les pas de Jacques Réda
de L’Herbe des talus à La Liberté des rues
[Gallimard, Folio et Collection blanche]

« La finalité commune de tous les arts est bien de conserver, de reproduire, et de fournir aux hommes des émotions nutritives que la vie ne produit ni en abondance ni à volonté. » — Georges Mounin, Poésie et société,1962

T

reize ans séparent les publications de ces deux recueils. Il n’est pas question de rappeler ici les vingt-et-un autres titres venus dans l’intervalle combler les lecteurs de Réda. Le propos est de rapprocher ces deux œuvres, comme s’il s’agissait d’un voyage, nous menant de la campagne à la cité, dans la même exploration des milieux et de l’homme qui les hante ou les compose.

L’Herbe des talus nous propose un périple dans le temps et l’espace, retraçant par touches une chronologie de l’auteur et de ses déplacements — D’OISIVE JEUNESSE, LES AFFAIRES ÉTRANGÈRES […] L’HERBE DES TALUS – tandis que La Liberté des rues semble s’inscrire dans un espace privilégié et dans une temporalité qui ne touche que la ville et ses monuments.

Cette divergence notée, des ressemblances s’affirment dans la maîtrise de la composition et la thématique.

L’étude des tables de chacun des deux recueils révèle un paradoxe : celui de la rigueur et de la poétique. Alliant la prose et la poésie, le parcours de L’Herbe des talus engage le lecteur dans un chemin qui nous mène de l’Oisive jeunesse, sédentaire, aux Affaires étrangères, découvertes insolites de villes européennes. Pour passer de l’une à l’autre des parties, il aura fallu signer le « bon de mouvement », qui nous entraînera le long des Ballasts, avant de s’asseoir enfin sur L’Herbe des talus. La métaphore du voyage dans le temps et l’espace se file à l’extrême dans les titres de la partie Ballasts, où le train prend toute sa dimension : fumée, gare, respiration de la locomotive (Steaming with Duke), wagon, P.L.M... Ainsi la poétique s’inscrit-elle dans une rigueur. L’observation de la table de La Liberté des rues réserve d’autres surprises. L’enchaînement des parties reflète à la fois l’atmosphère, le cadre temporel de la marche et l’activité du promeneur. Les titres, le plus souvent incipit du texte, créent en se succédant une sorte de poème. Ainsi ceux de la première des six parties de La Liberté des rues :

L’ACTIVITÉ DU SOIR

« La rumeur a beau s’amplifier... Comme le portail est grand ouvert... Dans les rues de direction nord-sud... Il y a très peu de circulation... Comme dans l’arrière-pensée du vent... Dans la netteté presque géométrique des lignes... Un vent agacé s’en prend par à coups à la pluie... La voie est en courbe... Rue Olivier-de-Serres... C’est une pure transparence... Quand elles ont fini de criailler… Il arrive qu’on abatte en moins d’un jour... Impatient d’échapper à la fausse clarté... En papier le soleil de mars s’enflamme... D’un noir plus étouffant que la suie... La rue des Prairies est obscure... Si ce n’est du vent... »

Ces titres-incipit à eux seuls dévoilent les thèmes : climat, ambiance, fin du jour, sentiment d’achèvement, mais le souffle du vent... et puis la liberté, Trouver ce qu’on ne cherchait pas, les périples plus longs, les rencontres, avant de repartir vers de Nouvelles expéditions.

Les textes des deux recueils procèdent de la même démarche. Le poète marche ou roule, homme parmi les hommes, regard posé sur l’univers.

Les déplacements ne sont-ils pas des prétextes, au sens étymologique du terme ? Dans L’Herbe des talus, ils restent imprimés des marques de l’enfance : attachement au train, à la locomotive, celle-là que nos enfants ne connaissent plus, avec sa respiration, le souffle de sa puissance, sa fumée, ses cuivres astiqués, tout ce qui faisait d’elle quelque chose de vivant, celle-là dont rêvait déjà son propre grand-père ; fidélité au vélo, amélioré par le léger moteur du Solex, héritage d’un autre grand-père qui fabriquait de ces machines irréprochables de solidité. Pré-textes donc, dans la mesure où ils révèlent un héritage de l’écrivain et ouvrent l’horizon au sein duquel l’œil puis l’esprit se fixeront dans l’écriture.

Ce qui caractérise les regards dans les deux recueils est leur capacité de sélection. Un monument, un immeuble, un portail, une fenêtre éclairée, une plaque de rue, tout nous ramène à la vie parce que la focalisation nous ramène à un point sensible, une ombre, des silhouettes, des dialogues muets parce que l’ouïe aussi devient plus attentive : à l’exercice de piano qui interrompt la sieste ou « au son à la fois trop plein et trop pulpeux d’un saxophone » qui alors vous ouvre d’autres sens et « On pense à certains fruits – poires, pêches – qui, pelés, préfigurent la compote. ». La sensualité du goût, de l’odorat prime ailleurs, comme si le poète choisissait de s’imprégner pour mieux vivre en osmose avec le monde. Qu’on relise, pour s’en convaincre, les pages sur la bière ou sur le tabac.

L’acuité des regards, l’intérêt exhaustif pour le monde, la sensualité fixent l’homme à grands traits. Et si les indications purement biographiques se font rares, il est possible de deviner qui est celui qui nous entraîne sur ses pas.

Dans L’Herbe des talus, le « Tombeau de mon père » évoque une ascendance, « Un séjour dans l’éternité » une éducation, une imprégnation de valeurs fortes, données dans un collège religieux, « Le bon de mouvement » un passage par le monde de l’industrie « J’ai travaillé pendant environ cinq ans dans une usine ». Ce sera tout. Le reste est à deviner. Quoi donc ? Des habitudes de vie plus personnelles se dévoilent dans La Liberté des rues : une courte sieste « J’ai dormi au plus dix minutes, en plein après-midi... », « les raisons de rester chez soi (des tâches non moins urgentes de ménage, de bricolage ou de courrier) », ce courrier qui le pousse parfois à sortir, « nécessité purement pratique […] acheter des timbres ». Quant à son caractère, tel un Montaigne, il en fait une sorte d’état des lieux au cours de « son heure d’insomnie habituelle » : une « tendance indolente à la distraction » ; la « manière erronée et présomptueuse dont [il] apprécie [s]es rapports avec les données du réel ; [s]es illusions sur l’existence d’un espace sans borne donc de l’éternité ».

S’il est peu disert sur lui-même, c’est sans doute qu’il préfère s’intéresser aux autres. Peu de textes qui ne croquent une personne dans l’instant, dans ses attitudes, dans sa profession ou évoquée surgissant du passé d’un lieu, d’un immeuble ou d’un monument. Et il n’est pas anormal que la population se densifie dans La Liberté des rues. Se côtoient ainsi le jardinier, un peintre insolite, un pilier de bistro agité, deux débitantes figées, des déménageurs, deux mamies touchantes, une jeune conductrice de bus noire, des « mamas d’une obésité majestueuse […] tels des rhododendrons », « une toute petite arabe » et des « petits nègres luisants ». Foule variée et colorée dans laquelle viennent se fondre par leur présence figée mais irradiante sur les plaques et monuments les plus grands de nos écrivains dont l’auteur regrette que l’on n’ait pas fait le choix de garder leurs titres plutôt que leur nom. L’humble et le célèbre, le stéréotypé et l’original, aucun n’échappe à la vigilante attention du marcheur. Homme parmi les hommes, il ne peut se soustraire à la rencontre de son prochain, avec une discrétion qui témoigne de son respect. Aussi le voit-on gêné d’avoir surpris les bribes d’une conversation privée, et préférer de loin les conversations « muettes » mais tellement riches d’impressions comme celle de l’« Épisode » ou le face à face de la vieille dame et de l’électricien : « Que se disent-ils ? Ça n’a pas d’importance […]. S’attarder par curiosité serait alors une faute. »

Regarder les autres, les donner à voir n’est pas ici les mettre à nu. Les apprécier, les reconnaître, s’y reconnaître, appelle et impose le respect.

Cependant, le propos de l’œuvre n’est pas de rendre compte de portraits ou d’instantanés de la vie campagnarde ou urbaine de nos contemporains. Il ne saurait donc être question de chercher un guide touristique dans L’Herbe des talus ou de s’escrimer à vouloir reconnaître précisément tel ou tel quartier de Paris dans La Liberté des rues. Comme le déplacement n’est qu’un pré-texte à l’approche du monde, l’aspect descriptif des textes n’a de justification que dans le projet de s’intéresser à l’homme, sa place, sa finalité et les interrogations que lui pose l’univers, puisque « l’univers contient pour chacun mille destins aléatoires ». L’homme qui marche se demande comment nous marchons dans l’existence et la rotation des roues de sa machine ne fait que reproduire la rotation universelle. Le mouvement des textes reflète sans cesse cette Lente approche du ciel. Rien de didactique en cela ; ce qui permet cette réussite est l’omniprésence d’une poétique des plus riches qui vient transcender le monde.

Les couleurs, les sensations et la lumière réalisent le miracle du monde : « la lumière diffuse sans porter d’ombre, on ne sait comment, et comme si elle émanait plutôt de la pierre en lisse peau blonde, au grain plus fin que l’eau. J’ai le sentiment de rouler dans l’espace d’une intelligence ». Le monument – il s’agit du Sacré-Cœur – construit par l’homme pour une gloire divine, réfléchit en les unissant tous les éléments du monde, sans exclure une sensualité humaine. Ce dialogue permanent entre l’humain et le sacré, cette osmose ressentie et reconnue définissent une spiritualité qui jaillit à tout moment.

L’homme, au présent ou disparu, anime le monde. Le souffle des absents continue d’habiter la terre : Claudel, Rimbaud, La Fontaine, Racine dans Reconnaissance à l’Est, Larbaud au Hvalbar, Baudelaire, Nerval, Proust et d’autres encore perchés sur leurs plaques au coin des rues, Mallarmé « au 89 de la rue de Rome » – tandis que les vivants, dans une mosaïque vivante et colorée ouvrent une infinité de questions sur Le sens de la marche que chacun entreprend ici-bas, sur sa place dans l’univers. Dans les tâches les plus quotidiennes, les obligations les plus humbles, il y a un sens à trouver. S’arrêter, regarder la devanture de la laverie LAV’NET... et voir dans le mouvement de rotation du linge, dans les bousculements qu’on lui imprime, l’image des grappes humaines que nous sommes, entraînées, éclatées et reformées à l’infini dans « l’universelle giration » tandis que les hommes regardent leurs dépouilles ainsi s’agiter, « figé sur sa chaise, en face de son hublot, tel un écran de télévision dont le programme serait sa destinée. »

Regarder devant soi, autour de soi, puis lever les yeux. Toujours le regard entreprend cette élévation pour appréhender autre chose. Et quand il guide, par hasard un cerf-volant, il est « assez fier de participer au-dessus de Londres à ce concours de pêche aux nuages » ; scruter l’espace pour quêter l’infini, où que ce soit « il y a partout dans les campagnes de ces endroits qu’on appelle le bout du monde qui vous laissent croire à une imminence de l’infini ». Le regard pour aller au-delà, comprendre en établissant une perpétuelle communication avec ce qui nous entoure. L’acte trouve son achèvement quand, dans un cercle – un de plus – parfait, l’on passe de la lecture du promeneur à son écriture par le biais de notre propre lecture.

Tout est lecture dans sa démarche : des paysages, des hommes, des sons, des signes matérialisés, des textes qui peuplent l’environnement, « je lis ainsi tous les morceaux d’écriture que je rencontre. » Et cela va du règlement des squares aux publicités les plus éclectiques en passant par les messages personnels, « graffitis des obscènes et des amoureux ». Au lieu d’en tirer une sorte de nomenclature, s’il les consigne, c’est pour en faire un nouveau langage, oulipien : « ophtalmologue recherche permis de construire un chien noir à louer boisson non comprise pour retour d’affection ». Jeu de reconstruction du monde par le jeu sur les signifiants et les signifiés, question linguistique qui s’impose à la lecture des noms ou marques inscrits sur les camions de déménagement. Et ce que ces camions transfèrent n’est en réalité que la notion de sens que tout poète doit savoir transférer. Se pose alors la question du rapport à la langue et par conséquent, de nouveau, celui du rapport au monde : « Je me suis alors résigné à l’énigme, ou plutôt à considérer qu’il n’existe pas d’autre énigme que l’existence de ce qui est, le fait d’être […] réduisant à zéro la question du sens ou non-sens et dès lors aussi d’une énigme. » La spécificité du langage poétique prend ici toute son ampleur. Il n’est pas question de traiter le monde à travers le langage, mais de prendre à bras le corps le monde dans son entité et le langage dans toute sa richesse, sur un plan d’égalité. L’intérêt pour le monde n’a d’égal que l’amour de la langue, l’un et l’autre se réfléchissant. Le monde, les hommes, les mots tournoient sans fin, comme à l’image de ce Paris spiral.

Le style est donc essentiellement métaphorique, le seul qui soit capable d’étirer la dimension du sens pour essayer d’approcher la dimension de l’univers. Le plus souvent, la métaphore est filée, au service de l’humour ou de réflexions plus profondes. Ainsi, le grand-père dont la vocation de chauffeur de locomotives est contrariée :’  il conduisit à toute allure un train de tubulures de saucisses et de chaudières de rillettes » ; ou la question de l’authenticité de la langue à travers le texte tout entier de La Bovary sans filtre : « éviter le filtre, cette censure... prospecter parmi les marques à bon marché... Si elles paraissent d’un abord un peu raide, c’est qu’elles préservent, comme les gens qui les fument, quelque chose du génie originel. » ; l’écriture encore dans Des murs et des chevaux où « ces mots courent comme de l’herbe en travers du papier » ou dans l’originale lettre « Chère petite mouche... » où se fonde, de la première à la dernière ligne, un champ sémantique complet de l’écriture.

Si la forme versifiée apparaissait encore dans L’Herbe des Talus, elle a disparu de La Liberté des rues. Force est pourtant de reconnaître la poésie dans les images qui peuplent le recueil : « Un dimanche en été la chaleur dilate encore ces larges avenues sans arbres. Elles paraissent recouvertes d’une neige mince par un soleil trop dur. […] Des jeunes gens y discutent dans leur langue liquide grise ou bleue. » ; «  J’en profite pour glisser en roue libre vers le pied de la colline, contre un ciel à rayures jaunes et grises de lointains marécageux ». Et parfois la métaphore se fait aphorisme, ponctuant la scène qu’elle avait déjà traversée : « une infime goutte de temps devenue ce diamant qui paie une vie ».

Les images les plus ancrées dans le réel répondent aux interrogations les plus métaphysiques.

«  Le ciel va, le ciel plein de nuages motocyclistes.

[…] Avec la mauvaise herbe

j’irai Dieu sait où les rejoindre, un jour, par les talus. »

En attendant, la quête du promeneur n’est pas close, pour notre plus grand bonheur : « Jamais en tout cas je ne me déferai de cette manie invétérée, ni même complètement de l’illusion qu’un message est contenu dans le grouillement de mots des rues de Paris. » […] « Mais y a-t-il autre chose que ce qui est, et que la vérité même des choses quand ce qui se dévoile se dérobe aussitôt puis, comme les rues, nous porte d’un commencement à un autre parce que le monde commence toujours ? » 

CHRISTINE-MARIE LORENT [1997]

 [Pierre Perrin lit de J. Réda L'INCORRIGIBLE – LA SAUVETTE – LA COURSE – ALLER AU DIABLE]