Jean Orizet, extraits du Voyageur absent choisis par Pierre Perrin

SUR « LA CHUTE D’ICARE »
de Bruegel l’Ancien

A

près que la cire de ses ailes eut fondu, Icare tomba longtemps, si longtemps même, que le soleil se couchait à l’horizon quand la mer l’engloutit.

Nul ne saura jamais pourquoi sa chute fut aussi lente. Les Dieux voulurent-ils, en retenant sa descente, prolonger son châtiment ou, à l’inverse, et par quelque étrange clémence, lui laisser le temps de s’habituer à la mort ? Le mystère demeure. Ce que l’on sait: au moment où le héros s’enfonçait dans l’eau verte, les siens l’avaient déjà oublié ; sa noyade passa inaperçue ; à quelques encablures un vaisseau de haut bord appareillait, voilure en partie déployée ; tout à côté, sur la terre ferme, un laboureur traçait l’ultime sillon avant le soir; plus bas, au flanc d’une colline, un berger observait le ciel, prêt à rentrer son troupeau ; plus bas encore, un pêcheur lançait une dernière fois sa ligne.

Apparemment égale, la vie continuait sans Icare.

Mais, marin ou berger, laboureur ou pêcheur, l’homme ignorait en cet instant qu’il venait de manquer un magnifique rêve dont la réalité, déjà, volait vers lui.

L’ANGLETERRE EST UNE ÎLE

idi qui roule à gauche entraîne le voyageur sur des océans d’ale ou de bitter, et toute cette bière en parapluies, prisonnière des gentlemen, monte, sans baisser la tête, dans les taxis noirs, les autobus rouges, les métros argentés, descend avec majesté la Tamise, jusqu’à l’heure du whisky pur malt et du sherry.

L’aube. Remontant Queen’s Gate au petit trot, crépitent les chevaux de la Reine. Dans les hôtels à colonnes, les vieilles Anglaises vont bientôt prendre leur porridge arrosé de thé. Elles se déplacent difficilement, presque mortes déjà, leurs visages plissés-poudrés disent tout le regret d’avoir perdu leurs canaris et puis l’Empire. De sa gloire passée, tous les témoins sont là, sous turbans et keffiehs, à se faire soigner les dents, les yeux, le cœur, tapis au fond des limousines. Le long des trottoirs, l'ordure sous plastique ourle les murs de brique : la fin de semaine a commencé.

Dix heures ; quai numéro huit en gare de Victoria. Une Française rousse pleure sur l’épaule de l’amant qu’elle va quitter.

Douze heures trente ; la brume efface la craie sur les falaises de Folkestone.

L’Angleterre est une île.

DIMANCHE À LONG ISLAND

La pluie battante effarouchait les écureuils, mais réjouissait la troupe des mouettes surveillée par trois cormorans graves autant qu’immobiles sur un roc émergé. Chez ces grands oiseaux, c’était la fête aux moules, ouvertes à coups de bec ou larguées d’en haut pour éclater sur la digue.

Les témoins de ce déluge dominical se consolèrent en vidant deux bouteilles de madère 1830 qu’il fallut filtrer quatre fois, tant le dépôt était en suspension. Vers six heures du soir, le ciel, enfin, s’éclaircit, et le soleil dora les ventres blancs des volatiles. Un voilier coupa l’horizon.

Le plus fort des huit chênes, devant la maison, supporte une balançoire immobile ; ce matin encore, elle oscillait sous les claques du vent. L’enfant qui aimait cette balançoire est mort. Son père, aux moments de solitude, tente d’oublier son chagrin en tuant quelques-uns de ces écureuils gris dont il garde, trophées dérisoires, le panache des queues. La mer monte, ride à ride. Sur leur étroite langue de sable, les mouettes se font bavardes. Disparus les cormorans.

Dans la maison, concerto pour violon et orchestre de Mendelssohn. On dînera de côtelettes d’agneau, lentement décongelées.

De l’autre côté de la baie, New York affûte ses assassins.

TOUR DE JÉRICHO

Neuf mille années avant notre ère, la tour de Jéricho dominait cet horizon de palmes et de sable.

Autour, une ville puissante existait – la première, dit-on, que bâtirent les hommes.

Grain à grain, le vent des siècles en fit le siège, mais, plutôt que de la jeter bas, il choisit de la noyer sous lui, de l’étouffer intacte.

Chaque millénaire voyait le sol, telle une très patiente marée, gagner lentement ses créneaux.

À la fin, tout fut recouvert : le désert engloutit la ville, sans toutefois la digérer.

La patience fouisseuse des bergers, puis des archéologues, a fait resurgir, en creux, son squelette.

Aujourd’hui la tour est un puits.

Sur ses parois se lit, à ciel ouvert, le palimpseste des civilisations, comme sur ces troncs fossiles, que la pression fit pierres précieuses, se lit l’âge incertain du temps.

CARAVANSÉRAIL

Il avait tellement plu sur Acre qu’entre les arcades de ce caravansérail, l’eau s’était installée, chassant bêtes et hommes.

Un charroi se présenta à l’une des portes, charretier debout, faisant claquer son fouet pour encourager le cheval à traverser, d’un seul élan, l’esplanade noyée. De la rotation des roues, jaillissaient des gerbes liquides qui provoquaient, à leur tour, l’hilarité du conducteur.

Parvenue de l’autre côté, la charrette continua vers la forteresse, pour y livrer son chargement : fruits et légumes frais qui, peut-être, sauraient atténuer le scorbut et la dysenterie dont souffraient les chevaliers d’Occident venus délivrer le Saint-Sépulcre.

Bien trempées les épées ; solides les hauberts ; mais Templiers, Hospitaliers et Teutoniques, derrière leurs fortes murailles, sentaient leurs dents se déchausser, leurs ventres se vider, ad majorem Dei gloriam.

Là-bas, dans Jérusalem, Saladin, sultan d’Égypte, attendait la venue des preux en suçant, distraitement, un citron.

Jean Orizet, Le Voyageur absent [éditions Grasset, 1982]

Lire l'étude de jean-Yves Debreuille, L'Univers distendu, consacrée à Jean Orizet.
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