SUR « LA CHUTE D’ICARE »
de Bruegel l’Ancien
près que la cire de ses ailes eut fondu, Icare tomba
longtemps, si longtemps même, que le soleil se couchait à
l’horizon quand la mer l’engloutit.
Nul ne saura jamais pourquoi sa chute fut aussi lente. Les
Dieux voulurent-ils, en retenant sa descente, prolonger son
châtiment ou, à l’inverse, et par quelque
étrange clémence, lui laisser le temps de s’habituer
à la mort ? Le mystère demeure. Ce que
l’on sait: au moment où le héros s’enfonçait
dans l’eau verte, les siens l’avaient déjà
oublié ; sa noyade passa inaperçue ;
à quelques encablures un vaisseau de haut bord appareillait,
voilure en partie déployée ; tout à
côté, sur la terre ferme, un laboureur traçait
l’ultime sillon avant le soir; plus bas, au flanc d’une
colline, un berger observait le ciel, prêt à
rentrer son troupeau ; plus bas encore, un pêcheur
lançait une dernière fois sa ligne.
Apparemment égale, la vie continuait sans Icare.
Mais, marin ou berger, laboureur ou pêcheur, l’homme
ignorait en cet instant qu’il venait de manquer un magnifique
rêve dont la réalité, déjà, volait
vers lui.
L’ANGLETERRE EST UNE ÎLE
idi qui roule à gauche entraîne le voyageur sur
des océans d’ale ou de bitter, et toute cette bière
en parapluies, prisonnière des gentlemen, monte, sans baisser
la tête, dans les taxis noirs, les autobus rouges, les métros
argentés, descend avec majesté la Tamise, jusqu’à
l’heure du whisky pur malt et du sherry.
L’aube. Remontant
Queen’s Gate au petit trot, crépitent les chevaux de la
Reine. Dans les hôtels à colonnes, les vieilles Anglaises
vont bientôt prendre leur porridge arrosé de thé.
Elles se déplacent difficilement, presque mortes déjà,
leurs visages plissés-poudrés disent tout le regret d’avoir
perdu leurs canaris et puis l’Empire. De sa gloire passée,
tous les témoins sont là, sous turbans et keffiehs, à
se faire soigner les dents, les yeux, le cœur, tapis au fond des
limousines. Le long des trottoirs, l'ordure sous plastique ourle les
murs de brique : la fin de semaine a commencé.
Dix heures ; quai numéro huit en gare de Victoria.
Une Française rousse pleure sur l’épaule de l’amant
qu’elle va quitter.
Douze heures trente ; la brume efface la craie sur les
falaises de Folkestone.
L’Angleterre est une île.
DIMANCHE À LONG ISLAND
La pluie battante effarouchait les écureuils, mais réjouissait
la troupe des mouettes surveillée par trois cormorans graves
autant qu’immobiles sur un roc émergé. Chez ces
grands oiseaux, c’était la fête aux moules, ouvertes
à coups de bec ou larguées d’en haut pour éclater
sur la digue.
Les témoins de ce déluge dominical se consolèrent
en vidant deux bouteilles de madère 1830 qu’il fallut filtrer
quatre fois, tant le dépôt était en suspension.
Vers six heures du soir, le ciel, enfin, s’éclaircit, et
le soleil dora les ventres blancs des volatiles. Un voilier coupa l’horizon.
Le plus fort des huit chênes, devant la maison, supporte
une balançoire immobile ; ce matin encore, elle oscillait
sous les claques du vent. L’enfant qui aimait cette balançoire
est mort. Son père, aux moments de solitude, tente d’oublier
son chagrin en tuant quelques-uns de ces écureuils gris dont
il garde, trophées dérisoires, le panache des queues.
La mer monte, ride à ride. Sur leur étroite langue de
sable, les mouettes se font bavardes. Disparus les cormorans.
Dans la maison, concerto pour violon et orchestre de Mendelssohn.
On dînera de côtelettes d’agneau, lentement décongelées.
De l’autre côté de la baie, New York affûte
ses assassins.
TOUR DE JÉRICHO
Neuf mille années avant notre ère, la tour de
Jéricho dominait cet horizon de palmes et de sable.
Autour, une ville puissante existait – la première,
dit-on, que bâtirent les hommes.
Grain à grain, le vent des siècles en fit le
siège, mais, plutôt que de la jeter bas, il choisit de
la noyer sous lui, de l’étouffer intacte.
Chaque millénaire voyait le sol, telle une très
patiente marée, gagner lentement ses créneaux.
À la fin, tout fut recouvert : le désert engloutit
la ville, sans toutefois la digérer.
La patience fouisseuse des bergers, puis des archéologues,
a fait resurgir, en creux, son squelette.
Aujourd’hui la tour est un puits.
Sur ses parois se
lit, à ciel ouvert, le palimpseste des civilisations, comme sur
ces troncs fossiles, que la pression fit pierres précieuses,
se lit l’âge incertain du temps.
CARAVANSÉRAIL
Il avait tellement plu sur Acre qu’entre les arcades de
ce caravansérail, l’eau s’était installée,
chassant bêtes et hommes.
Un charroi se présenta à l’une des portes,
charretier debout, faisant claquer son fouet pour encourager le cheval
à traverser, d’un seul élan, l’esplanade noyée.
De la rotation des roues, jaillissaient des gerbes liquides qui provoquaient,
à leur tour, l’hilarité du conducteur.
Parvenue de l’autre côté, la charrette
continua vers la forteresse, pour y livrer son chargement : fruits et
légumes frais qui, peut-être, sauraient atténuer
le scorbut et la dysenterie dont souffraient les chevaliers d’Occident
venus délivrer le Saint-Sépulcre.
Bien trempées les épées ; solides
les hauberts ; mais Templiers, Hospitaliers et Teutoniques, derrière
leurs fortes murailles, sentaient leurs dents se déchausser,
leurs ventres se vider, ad majorem Dei gloriam.
Là-bas, dans
Jérusalem, Saladin, sultan d’Égypte, attendait la
venue des preux en suçant, distraitement, un citron.
Jean Orizet, Le
Voyageur absent [éditions Grasset, 1982]
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