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Patrick
MODIANO, Du plus loin de l’oubli, éditions Gallimard, 1996.
u plus loin de l’oubli
évoque sans doute une remontée dans le temps, une
nouvelle quête de l’identité ou du passé de
son auteur. Cela est un fait. Mais l’intérêt de ce
roman – et son originalité – me paraît résider
essentiellement dans sa structure, originale parce qu’en même
temps circulaire et en abîme.
Des personnages se placent, se dessinent
lentement, sans qu’on sache jamais qui ils sont vraiment, ce qu’ils
cherchent, ce qu’ils veulent. Ils affichent une certaine marginalité
dans leur mode de vie, leurs fausses occupations, leur absence de quête
dans la vie, si ce n’est, dès le début, le rêve
de Majorque pour le personnage féminin. Ce pourrait être
le vide s’il n’y avait une prodigieuse attente de lecture
générée par justement le flou qui plane sur tout :
Qui sont-ils ? Que cherchent-ils ? Où vont-ils ? Le couple existant
au début du roman se décompose, se recompose de Paris à
Londres, rejoint un groupe, retrouvant d’autres hommes et femmes
aussi secrets, aussi peu explicités, des doubles. Cette idée
de double sert la mise en abîme. Image de la décomposition
et de la recomposition infinie de l’histoire annoncée dans
les petits carrés portant chacun un nom, une adresse, à
mêler et redistribuer comme les cartes d’un jeu, le jeu dont
Gérard et Jacqueline essaient de vivre. La circularité est
dans la répétition de ces groupes humains qui tournent autour
d’un axe qui est le personnage de Jacqueline, comme la quête
de l’auteur. Et dans chacun des groupes qui se reforme, on retrouve
des marques communes : un “bienfaiteur” aux activités
peu claires, un type de femme plutôt secrète qui use de drogue,
des hommes qui jouent, le tout formant une société étrange
dont on ne connaît que peu de choses, si ce n’est une étonnante
facilité à s’ouvrir et à absorber celui qui
passe.
Le mystère se poursuit, il flotte
comme les odeurs qui marquent les personnages : l’éther
qui enveloppe le personnage de Jacqueline, le chanvre indien pour Linda,
le Synthol pour Rachman. Dans cette errance jaillit l’écriture.
L’objet livre est présent dès le début, trimballé
par le narrateur qui essaie d’en faire son gagne-pain en vendant
de vieux ouvrages chinés chez les bouquinistes. Un scénario
posé à même le sol d’une voiture, que le narrateur
devra lire, et dans lequel il découvre sa propre aventure au présent :
« Le déclic ». Jacqueline impulse les débuts
de son acte d’écriture, laborieux parce qu’il est,
au début, « trop novice et trop paresseux ».
Et quand l’activité d’écriture prend forme,
l’environnement se dissout.
Dans le présent de l’écriture,
à quinze ans de distance, la quête des images, ou de leurs
doubles, continue. Recherche de Jacqueline, que le narrateur croit reconnaître
par deux fois. Et au hasard d’une “filature” la nouvelle
rencontre, et la nouvelle reconstitution d’un groupe qui s’ouvre,
accueille, absorbe en se flancs cet étranger sans poser la moindre
question. Nouvelle mise en place d’indices autour du personnage
féminin : la femme rencontrée se révèle
être Jacqueline. Elle a atteint Majorque, elle disparaît de
nouveau... « Les façades de la rue de Paris sont obscures... »,
retour à l’écriture, réminiscence incontournable.
Ce qui tient le lecteur,
c’est la force de l’attente de lecture d’un bout à
l’autre du roman. Curieusement, elle ne réside pas dans le
processus d’identification. Les indices sont à la fois suffisants
et suffisamment vagues pour que l’on soit amené à
se demander sans cesse où cela va aboutir. Et on aboutit à
l’écriture… C’est une forme de mise à
nu du déclic. Sans la moindre trace d’introspection, un style
proche du “nouveau roman” s’allie aux ressources du
genre romanesque classique pour nous interroger et nous éclairer
sur le cheminement de l’écrivain...
Christine-Marie Lorent
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