Charles
JULIET : ÉCRIRE LA VOIX
a voix, il lui a fallu un long temps pour mourir. J’avais en
tête le mot mûrir, et je m’aperçois que je viens d’écrire
mourir. J’accueille donc ce mot qui s’est
subrepticement glissé sous ma plume, et j’écris
en toute connaissance de cause : ma voix, il lui a fallu un long
temps pour mourir. Cette voix silencieuse qui se confond avec les mots
que depuis quelque trente ans, jour après jour, je trace à
grand-peine avec un stylo sur des feuilles de papier, un long temps
lui a été nécessaire pour mourir aux mots, notions,
préoccupations diverses..., qui participaient à son obscur
travail et l’alimentaient, mais ne lui appartenaient pas.
Au début, écrire n’était
même pas possible. Un trop-plein obstruait la source. La profusion
tumultueuse de ce qu’il y avait à dire entraînait
un tel bouillonnement, qu’il y avait suffocation, et par voie
de conséquence, mutisme.
Puis dans la souffrance, dans une tension
de tout l’être, des mots, des bribes de phrases ou de poèmes
ont été balbutiés. Par la suite, ces mots se sont
faits plus nombreux, et ils ont fini par composer une continuité,
par s’articuler, par former une parole cohérente et intelligible.
Durant ces premières années
de bredouillante parole, les mots que j’utilisais ne montaient
pas de mon propre fonds. Je parle des mots, mais aussi, de ce dont ils
sont le support. Aussi, à la faveur des métamorphoses
survenues, la voix n’a-t-elle cessé de muer, d’abandonner
ses peaux mortes.
Les mots qu’il me fallait employer mais
que je n’avais pas eu le temps de porter dans mon sang, de faire
miens, étaient vécus comme des corps étrangers,
qui altéraient la voix.
Pour que j’aie la sensation de quasiment
me confondre avec les mots que j’emploie, il importe qu’ils
dorment longuement en moi, se mêlent à ma substance, se
nourrissent de mon humus. Ce n’est qu’à cette condition
qu’ils peuvent se charger de ce qu’ils auront à porter
au jour.
Ces mots que je ne peux aimer, qui me paraissent
morts et n’appartiendront jamais à mon vocabulaire. A l’inverse,
ces mots que j’affectionne tout particulièrement, qui ont
tendance à revenir plus souvent que d’autres sous ma plume,
et que j’appelle des mots-pivots. (En botanique, on appelle pivot
la racine principale qui s’enfonce verticalement dans le sol).
Ce sont eux qui me servent à pénétrer en des points
cruciaux mon sol et mon sous-sol.
Une voix, c’est un mixte de sons-mots-souffle-rythme, à
quoi s’ajoute un certain quelque chose propre à chacun.
Écrire, ce fut dès l’origine tenter de retrouver
le timbre et le rythme de la voix du corps avec les mots que formait
la plume.
Pour restituer ce que je perçois de
ce qui fermente et bruit dans mes limbes, la voix qui se fait entendre
au long de mes mots doit être lente, grave, sourde. Seule une
telle voix peut donner à ressentir ce que j’éprouve
lorsque, enfoui au plus intime de moi-même, j’ai une conscience
aiguë de la beauté et du tragique de la vie.
Écrire, c’est me laisser scander
par un rythme. Un rythme qui m’est imposé par celui du
souffle. Il est des écritures sans rythme et qui me paraissent
physiologiquement fausses.
Bonheur, maintenant, d’être accordé
au rythme. D’éprouver que cette voix qui parle-écrit
est mienne.
Écrire la voix, c’est simplement
transcrire les mots de cette voix qui ne cesse de murmurer dans le silence
de ma nuit.
C’est pour se mettre à l’écoute
de cette voix que l’écrivain a besoin de se retirer dans
la solitude et le silence.
Quand je me désaccorde, ma voix se
disjoint. Elle se place plus haut qu’à l’ordinaire,
et bizarrement, j’ai l’impression de parler au-dessus de
ma voix. Au contraire, lorsque je suis bien centré, ma voix est
basse, étouffée, toute veloutée de silence, et
je sens alors qu’elle traduit avec assez d’exactitude ce
qui s’enchevêtre en moi : la ténèbre
et la lumière, l’élan et le retrait, l’exultation
et la plainte...
On a pu prétendre que le regard est
le miroir de l’âme. D’une manière semblable,
ne pourrait-on dire que la voix pourrait s’entendre comme la musique
de l’âme ?
Souvenir d’avoir lu il y a déjà
pas mal d’années la remarquable interview d’une femme
qui “répare” les voix, notamment celles des chanteurs
et comédiens qui ont des problèmes avec un organe excessivement
sollicité.
À plusieurs reprises, quand il m’est
arrivé de lire le texte d’une personne qui n’avait
que peu écrit et demeurait à la périphérie
d’elle-même, j’ai eu l’impression d’écouter
une voix coupée de ce qui aurait dû être sa source.
Une voix qui ne parvenait pas à s’imposer parce qu’elle
manquait de corps.
Ces êtres qui chantent faux. N’est-ce
pas parce que règne la discorde en amont de leur voix ?
Mon extrême sensibilité aux voix :
— les voix trop légères,
pépiantes, inhabitées
— les voix lentes, graves, laissant
affleurer tout un arrière-pays
— les voix fraîches, franches,
limpides
— les voix mal posées, discordantes,
pleines de fêlures
— les voix précieuses, affétées,
grimacières
— les voix nouées, avares, qui
ne délivrent souffle et mots qu’avec parcimonie
— les voix trop graves, pierreuses,
monolithiques
— les voix exténuées,
exsangues, écrasées par la fatigue de vivre
— les voix souples, fluides, enchanteresses,
et qui n’ont nul besoin d’entonner le chant des sirènes
pour vous tirer au fond des gouffres
— les voix éraillées et
rauques des chanteurs de flamenco
— les voix de tête, haut perchées,
auxquelles il manque précisément d’être enracinées
dans un corps
— les voix sèches, agressives,
qui vous jettent et vous roulent dans des ronces et des épines
— la voix noire, lasse, bouleversante
d’une chanteuse de blues psalmodiant son désespoir et en
laquelle chatoient la drogue, les nuits blanches, la longue souffrance
de sa race, une formidable passion de la vie
— les voix puissantes et emphatiques,
imbues d’elles-mêmes et théâtrales
— les voix onctueuses, anxieuses de
plaire, et qui ne suscitent que défiance
— les voix meurtries, à peine
audibles, mais riches d’expérience, disant beaucoup avec
peu de mots
— les voix dominatrices, métalliques,
qui crachent les mots par salves comme autant de projectiles
— les voix tâtonnantes, ombreuses,
qui vous font voyager en vous-même
— les voix humiliées, rongées
par une souffrance qui n’aura pas de fin
— les voix chaudes, pulpeuses, pétries
d’entrailles et de sexe, et qui vous brassent le sang
— la voix qui implore, commande, chantonne,
prie, s’esclaffe, jure, gémit, insulte, enlace, tonne,
éructe la haine, susurre la confidence...
— la murmurante voix de la mère
qui continue d’apaiser cet enfant qui vit en moi
Tant et tant de voix... Et à chaque
voix nouvelle, ce besoin de remonter là où elle prend
source. De déchiffrer ce qu’elle nous livre de l’être
qui nous parle.
Charles Juliet, texte paru dans La Bartavelle n° 1 [série dirigée par
Pierre Perrin, décembre 1994]