Le Trait et le tout...
’ai choisi le roman car c’est un genre total, tentaculaire,
ce qui favorise une approche polyphonique du monde et des mots. Voilà
ma passion. L’écriture est une pulsion, manière
d’explorer, d’inventer, de combler un désir infini...
C’est le manque originel transformé en masse (de mots,
d’images).
Ce qui déclenche un roman c’est
surtout un lieu, un corps qui suscitent une sorte d’obsession.
Je suis pris, envahi. Il faut qu’une perception forte et concrète
s’incruste en moi et amorce tous les échos de l’imaginaire.
Je dois être envoûté. Possédé.
J’écris par périodes
continues, de plusieurs mois, coupées de trêves où
mon projet mûrit, se recompose, se décante ou connaît
de nouvelles proliférations. Je ne tiens pas de carnets, sauf
pour un roman en cours qui se passe en Afrique. J’ai alors tenu
un carnet de sensations, de choses vues, sur le coup, le long du Niger
et en Côte d’Ivoire.
Mon écriture est plutôt impulsive,
instinctive mais retravaillée, élaborée après
relecture. J’aime la cadence, les sonorités, les longs
mouvements aussi bien que le rythme haché, les éclairs.
Cette spontanéité va de pair avec un travail prémédité
sur le plan, les masses, les chapitres burlesques, épiques, intimes
ou lyriques. Mes romans donnent lieu à une foule de plans généraux
ou limités à un chapitre et que je détaille, nourris
au fur et à mesure. J’adore avoir rendez-vous avec une
scène que j’ai prévue, par exemple, à la
moitié du roman. L’élan n’exclut donc pas
l’itinéraire, la composition globale. Le côté
sédimenté, géologique.
On m’a défini comme un baroque.
Je ne renie pas cette appartenance à condition de l’assouplir,
de l’élargir. J’aime qu’un roman soit un volume.
Un navire bourré de choses. L’Arche de Noé et le
Radeau de la Méduse. L’Éros et la mort. L’épiphanie
et le naufrage. Un roman est un arbre. J’aime les grands arbres
que j’ai admirés et photographiés dans le monde
entier. J’ai une collection de figuiers banyans qui sont mon idéal.
Arbres cosmiques, telluriques et luxuriants, symphoniques et redondants.
Arche ou arbre : c’est le roman. Le tronc et la déflagration
des branches.
De Balzac je retiens une impression de réalité
rugueuse. Un réel qui résiste. Un appui matériel.
Mais aussi les fantasmes, l’admirable Vautrin, l’envoûtement
de son verbe, sa démesure. J’aime l’épaisseur
de Balzac, sa lenteur, ses sédiments. Les bustes de Balzac sculptés
par Rodin sont des chefs d’œuvre absolus, tant ils saisissent
le magma balzacien, sa densité physique, rugueuse, épique.
Tellurique. Morceaux de corps–monde. À l’arraché.
Montagne convulsive.
Du surréalisme j’ai aimé
la métaphore, la trouvaille, la pêche dans l’inconscient,
l’écriture du désir, la magie, la merveille, l’idolâtrie
de la femme, la transgression. La lévitation magnétique.
Le Nouveau Roman, surtout chez Sarraute
et Claude Simon, m’a apporté des libertés par rapport
à la conduite linéaire du roman traditionnel. Sa technique
qui consiste à couler dans un même mouvement le réel,
le passé, le fantasme, à mêler les temps, les registres
dans un simultanéisme, un kaléidoscope... Cette idée
forte que le roman ne copie pas le réel mais produit sa réalité,
rend réel.
Je ne rejette pas mes modèles. Je
suis un gros lecteur très éclectique. J’aime des
genres très différents. À partir du moment où
une œuvre existe en prose, prend en prose, je suis partant.
Parfois
dans l’excès, dans certaines razzias de mots, dans des
moments de jubilation verbale, j’ai peut-être découvert
quelques images inédites. Je ne cherche pas à innover,
je me laisse plutôt proliférer et dans cette expansion,
tant mieux si je débusque une scène ou une phrase neuves.
J’aime le fourmillement. Il me procure une sorte d’excitation,
de fascination physique. Tout ce qui fait grappe et grouillement, essaim,
termitière, fourmilière. Le foisonnement me subjugue,
me nourrit, me remplit, m’arrache à l’angoisse, à
l’incomplétude. Rubens ! Écrire ce serait restituer,
recréer, inventer l’immensité dans ses myriades
de détails drus. Le trait et le tout. La facette et l’ensemble
en expansion. L’acuité du détail, la dentelle et
l’étoffe lourde et profonde.
La sexualité dont on fait état
quand on parle de moi n’est qu’une aimantation pour la beauté,
l’appétit d’exister dans l’angoisse de perdre
et de mourir. Les corps me harponnent. L’imminence de la chair.
Sa transcendance dans le moment. Sa vie, sa profondeur. Fascination
du contour, de la forme exquise et fringale du contenu, de la substance,
de ses courants. Masses. Architectures et chair. Être sculpteur,
peintre et potier dans les mots. Incarner le verbe. Le roman est une
arche, un arbre, un corps géant.
Ma vision du monde est exaltée et
désolée. Bruit, chaos, éclairs de désirs,
d’harmonie. Shakespeare. Cannibalisme généralisé.
Pas de sens. Mais outrance et tempête. Big-bang, apocalypse, ensemencement
galactique. Destruction et naissances. L’hélium... L’univers–bombe.
Et bombance. Sans bornes. Nous, là-dedans : nuls et sublimes
de le savoir. Le temps d’un cri, d’un chant.
Je ne cherche pas à communiquer un
quelconque message, mais une vision sensible, sensuelle, matérielle,
multiple. Le lecteur se baigne dans l’océan ou non. Il
prend son pied ou non. Question de contagion. J’aime la littérature
épidémique. Céline, Proust et tant d’autres.
Les écrivains à texture, au texte dense et tissé.
Le style est un tatouage, un territoire, un grand terrier rouge. Une
manière de compisser la langue pour la marquer comme un loup.
Mais peut-être écrirai-je un jour un récit bref
et cristallin, je ne m’interdis rien, même pas la transparence.
Mais je ne suis sûr de rien. Je doute depuis toujours. Mon enthousiasme
est syncopé.
Patrick
GRAINVILLE, réponse à Pierre Perrin pour la Bartavelle n°
4, avril 1996