Sylvie Germain : L’Aveu

« Je crie. Regarde,
Ta conscience n’est pas en toi,
L’amont de ton regard
N’est pas en toi,
Ta souffrance n’est pas en toi, ta joie moins encore. »
Yves BONNEFOY

D

’un coup le jour fut là vibrant de fraîcheur et de clarté. Pierre entrouvrit les yeux et se tourna vers la fenêtre. La brise agitait doucement les rideaux de coton bleu ardoise dont les plis gonflés de lumière pâle en ondulant baignaient la chambre de lueurs d’aquarium. La ville taisait encore ses bruits, seul éclatait, sonore et pétulant, le chant d’un merle. Pierre éprouva une si vive sensation de bien-être qu’il se leva presque d’un bond, se dirigea vers la fenêtre et l’ouvrit en grand. Il huma l’air de cette aube de mai dont la vigueur venait de le tirer de son sommeil et le détournait de tout désir de retourner se coucher. Le ciel, par-dessus les toits, était rose opalin comme un ongle d’enfant, et c’était à des plaisirs d’enfance que conviait ce beau temps. L’envie le prit de partir musarder au gré de la lumière, au hasard de routes de campagne. Il s’habilla en hâte, avala un café et sortit de chez lui. Il était à peine cinq heures ; le silence régnait dans l’immeuble.

Assis au volant de sa voiture Pierre traversa des avenues désertes plantées de marronniers en fleur et de panneaux publicitaires dont les slogans s’égrenaient en mots sans liens ni sens qui bondissaient dans les flaques de fine lumière luisant sur les façades et les trottoirs. « Le monde entier… une valse… Tenerife… tendre et onctueux … gagnez ! soif de soleil… plus pur et… n’attendez plus ! terre de rêve… peau de bébé… partir… si naturelle… nommé désir… la solution à vos… fort comme la… aux fruits des bois… jamais seul… en douceur… » Tous ces mots saisis à la volée se culbutaient les uns les autres au fil des rues comme des billes bariolées. Il sortit de la ville, fila à travers des banlieues et se retrouva bientôt en pleine campagne. Le ciel était limpide, tacheté de quelques nuages en forme de corolles d’un blanc étincelant. Il ouvrit les vitres ; les cris flûtés des passereaux, l’odeur des champs encore humides de rosée et des buissons en fleur pénétrèrent dans l’habitacle. Il traversa un bois ; les chants montèrent à l’aigu, les senteurs s’intensifièrent, mêlant le suave, l’amer et le poivré. Pierre écoutait et respirait avec avidité, il observait le soleil louvoyer à travers les feuillages.

Il déboucha du sous-bois dans un paysage large ouvert, poudroyant de lumière jaune paille. Il longea un canal aux eaux argentées, bordé de minces peupliers trembles. Le bonheur enfantin qu’il avait ressenti à son réveil faisait place à présent à une joie plus impétueuse. Il accéléra ; les peupliers semblaient chavirer au passage de sa voiture.  Pierre regardait surgir et basculer les arbres dans son rétroviseur, il éprouvait un plaisir croissant à voir le paysage se transformer sous l’effet de la vitesse. Les images se précipitaient, se bousculant, se renversant, éclaboussées de chatoiements, de gazouillis, de sifflements.

La terre tournait, tournait à vive allure, le ciel glissait à folle allure, et l’ensemble du visible entrait en mouvement, se jetait dans la course, brisant les formes et les limites, se libérant de la pesanteur. Il n’y avait plus que des images en vol et en éclats qui jaillissaient comme des flammes vertes, ocres, argentées ou rosées. Le lieu s’arrachait à lui-même, le temps à la durée, et Pierre à sa raison. Il perdait son nom, son âge, sa mémoire, il n’était plus qu’un corps sans pensée et sans poids lancé sur une trajectoire illimitée. Il se sentait fort de toutes les forces de la terre, de toutes les sèves du printemps, de la lumière en expansion et du vent de son élan qui lui soufflait au visage des odeurs de pollen, d’humus, d’écorce tendre et d’eaux stagnantes.Il se sentait enfin délesté de cet interminable hiver au long duquel il n’avait cessé de travailler, reclus chez lui ou en bibliothèque, et son cœur se faisait véloce, intempérant, ses sens entraient en liesse.

Il accéléra encore ; la distorsion du temps et de l’espace sous l’impact de la vitesse le jetait dans un jeu de tumultueuses métamorphoses. Il devenait tension pure, élan à l’infini, il avait l’impression d’être emporté dans le mouvement de rotation de la terre. Il repéra un nuage rond et vermeil comme une énorme orange qui filait au ras du ciel. Il s’amusa à faire la course avec ce nuage fruité. « Lequel de nous deux arrivera le premier ? » se demanda-t-il en fonçant droit en direction du nuage. Où ? Cela n’importait guère, il n’y avait plus de lieu fixe, plus de point d’arrivée ni de point de départ, plus aucun point d’ancrage. Le monde était déraciné, en ludique dérive. Il y avait l’espace, le bel espace de la rapidité et de la joie, le tournoyant espace de l’insouciance, et le temps ressaisi dans son plus ardent jaillissement.

Il courait le monde, il traversait la ligne de faille qui sépare le ciel et la terre, le royaume des formes et celui des forces nues. Quelque chose exultait en sa chair. Il avait la hâte au corps, le cœur solaire, le regard en remous, l’esprit en fougue. Déjà il rattrapait le nuage.

 

De quel chemin avait-il donc surgi ? Toujours est-il que Pierre le faucha net. Il entendit un choc sourd et entraperçut l’éclair d’un visage fulgurer derrière son pare-brise. Il freina si brutalement que sa voiture sursauta sur place avec un bruit strident. Le visage-comète avait disparu. Pierre vit alors un corps rebondir sur la route puis rouler sur un talus. Le monde s’arrêta, il n’avait plus de rotation. La terre venait de piler aussi brusquement que sa voiture. Et son cœur, sa pensée, tout son être se mirent aussi à piler violemment. Son sang perdit la fraîche acidité qui l’enivrait l’instant d’avant, il se fit lourd, visqueux comme une boue, et il battait si fort à ses tempes que Pierre en avait la vue troublée et qu’il n’entendait plus rien que le bruit assourdissant de son propre cœur. Il respira profondément, avec difficulté, puis s’extirpa de son véhicule. Son visage, son dos ruisselaient de sueur. Il avait froid pourtant. Il aperçut le nuage couleur d’orange continuer seul sa course vive à l’horizon. Il sembla à Pierre que ce nuage sautillait par-dessus les toits des villages qui se profilaient au loin. Il contemplait le nuage fixement, avec fureur, comme s’il le tenait pour coupable, et il aurait voulu le clouer sur place. Mais le nuage folâtrait dans le bleu du ciel avec une insolente légèreté.

L’homme qu’il venait de heurter gisait dans l’herbe du talus. Pierre s’approcha de lui, l’examina un long moment sans le toucher, restant planté droit au-dessus de lui. L’homme semblait jeune, et il se tenait dans une pose qui le rajeunissait encore. Couché sur le côté, recroquevillé en chien de fusil, il avait un bras replié sous la tête et l’autre, allongé sur le flanc, laissait pendre la main sur ses reins. Une attitude d’enfant abandonné au sommeil. D’ailleurs Pierre s’efforçait de le considérer comme tel  : — un jeune homme endormi sur le bord de la route, dans le petit matin. Mais ce dormeur avait une expression étrange, et du sang s’écoulait de sa bouche entr’ouverte.

Pierre s’accroupit tout près de lui et l’observa. Le jeune homme avait un beau visage, long et mince. La brise agitait doucement ses cheveux d’un blond cendré dont une mèche tremblotait comme une herbe folle au-dessus du front. Pierre voulut immobiliser cette mèche en la lissant avec ses doigts, elle l’agaçait, mais à peine l’effleura-t-il qu’il retira sa main, pris d’une brutale nausée. La mèche reprit son balancement. Pierre remarqua que le talus était parsemé de boutons d’or et que l’un d’eux, dont la tige se courbait vers la tempe du gisant, allumait sur sa peau un rond de clarté jaune. Pierre inclina la fleur vers l’œil demeuré à demi ouvert ; une lueur dorée vacilla dans la mince fente des paupières, entre les cils blonds. Le regard vide du dormeur se nuança ainsi d’une expression de rêverie. Pierre se mit alors à cueillir tous les boutons d’or qui fleurissaient alentour et il revint avec un volumineux bouquet qu’il déposa contre le cou du jeune homme. Le fin profil se trouva nimbé d’une lumière soyeuse et dans cette blondeur diffuse Pierre crut distinguer l’esquisse d’un sourire. Il contemplait, apaisé, le profil magnifié par la clarté des boutons d’or, clarté qui semblait sourdre de la peau du dormeur, rayonner d’un songe lumineux venu le visiter, là, sur un talus, au point du jour. « À quoi peut-il donc bien rêver ? » se demanda Pierre. Un bruit insolite le fit sursauter. On respirait tout près de lui. Il se redressa, paniqué, et découvrit alors la tête d’une vache blanche tachée de brun qui tendait son cou en soufflant par-dessus les fils barbelés d’une clôture. Il ne s’était pas aperçu qu’un pré longeait cette route. La vache promenait son gros museau humide au-dessus de cette scène qui semblait tout à la fois l’intriguer et la laisser en une placide indifférence. Mais voilà qu’elle essayait de brouter les cheveux du jeune homme qui flottaient parmi les herbes et les fleurs. Pierre s’élança vers la clôture et chassa l’animal en gesticulant et criant ; mais il prit bien plus peur de son propre cri que la vache qui se contenta de détourner la tête et de s’éloigner à pas lents en balançant son pis rose et duveteux. Pierre, le cœur battant, revint s’accroupir auprès du corps. Mais l’œuvre de transfiguration et d’illumination du profil semblait avoir tourné court, comme si le souffle écœurant de la vache avait soudain éteint la magie des fleurs luisantes.

Quels étaient donc ces petits grains rouges qui gambadaient sur la peau du jeune homme ? Pierre se pencha davantage vers le visage et alors il reconnut des fourmis. Pris de dégoût et de colère contre ces sournoises bestioles, il saisit le jeune homme à l’épaule et le fit basculer sur le dos.  Pierre le lâcha aussitôt, il se leva d’un bond et recula.

Ce n’était plus du dégoût, mais de l’effroi qu’il ressentait à présent. Le jeune homme n’avait qu’une moitié de visage, l’autre, que les fourmis rouges venaient de prendre d’assaut, était tout arraché. Il ne pouvait cependant détourner son regard de ce visage fait à demi de peau humaine au grain fin et au teint clair, et à demi de viande crue, sanguinolente.

Quel était donc cet être hybride qui alliait la jeunesse et la hideur, le doux sommeil et la sauvagerie ? D’où sortait ce monstre bi-face, que voulait ce pantin disloqué ? Et d’ailleurs, que faisait-il à une heure si matinale sur le bord d’une route de campagne, et mû par quelle malignité s’était-il donc jeté contre sa voiture ? La tête de Pierre tournait, tournait à vide, et ça grinçait entre ses tempes comme une girouette rouillée. Pour calmer ce vertige il entreprit de fouiller les poches de l’inconnu, comme s’il allait pouvoir trouver une réponse aux questions insensées qui tournoyaient dans son esprit. Il ne trouva qu’un paquet de cigarettes aux trois-quarts vide, une enveloppe déchirée, et deux sachets de roses trémières. « Que diable pouvait-il bien faire avec des graines de roses trémières dans ses poches ? » se demanda Pierre en inspectant les sachets. Décidément tout était absurde chez ce personnage surgi de nulle part et mort sans crier gare en s’écharpant la moitié du visage au passage. Au fait, contre quoi s’était-il ainsi massacré ? Sur les graviers jonchant la route lors de sa chute à rebonds ? Pierre lança un coup d’œil vers sa voiture ; il ne remarqua rien de spectaculaire. Nulle trace de sang, le pare-brise était intact et le capot à peine cabossé. Il glissa les deux sachets de graines dans sa poche et considéra l’enveloppe ; elle provenait d’Écosse et était adressé à monsieur Graham Byrd — c/o mr. et mme. R. Bassonet. Lizy-sur-Ourcq — Seine et Marne — France.

Pierre hésita un moment à établir un lien entre ce nom et le jeune homme étendu devant lui. Quelque chose en lui résistait, refusait même de nommer l’inconnu. Pour faire diversion à l’angoisse qui grandissait en lui, il chercha la lettre, mais l’enveloppe était vide. Il fouilla à nouveau les poches du mort, en vain. « Tout est vide chez cet individu, pensa Pierre dont les mains tremblaient, vide de vie, vide de sens ! » Graham Byrd, un nom de fantôme, un nom pour rien. Et tandis qu’il broyait l’enveloppe dans son poing il découvrit que le jeune homme tenait la lettre serrée dans sa main droite. « La lisait-il au moment de l’accident ? » se demanda Pierre qui trouvait là enfin un indice. Un indice à quoi, il n’aurait su le dire, mais cela suffisait à sa folie présente. Il voulut prendre la lettre, mais l’autre la tenait fermement, ses doigts s’étaient crispés dessus. Cette résistance exacerba l’impatience et la curiosité de Pierre. Il s’acharna à desserrer les doigts noués. L’annulaire émit un craquement.  Mais ce bruit aussi, tout comme le nom, il le refoula au loin, loin de ce corps qu’il s’obstinait à nier alors même qu’il luttait avec. Il réussit à dégager la lettre ; elle était toute froissée, et tachée. Pierre la délia et la lissa sur son genoux du plat de la paume. L’écriture était bien la même que celle de l’enveloppe, fine, à l’encre noire, légèrement inclinée vers la gauche, et très souple. Mais s’il pouvait noter tous ces détails calligraphiques, il était rigoureusement incapable de déchiffrer la moindre ligne. Sa vue se brouillait devant la page craquelée et souillée, ses yeux glissaient, dérapaient sur les mots. Il ne put cependant éviter de lire les deux derniers mots de la lettre  : LOVE — LAURA.

Ces deux mots étant détachés du reste du texte, et la signature tracée en diagonale et soulignée d’un long trait élancé, il ne pouvait qu’être frappé par eux. « Love, Laura… » dit-il à voix basse.

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