Un été mémorable, [roman d'éducation, Gallimard, 1998]

Shungas
ou les estampes préservées

 

Shunga 3

La balancelle se balance et grince un peu dans le silence
la femme a su dans le soleil se dénuder et s’empaler
il est midi dans la chaleur et dans son ventre qui se lève
et se renfonce et se relève sur son pal enfourché
 
sa toison parmi les ombres pose un triangle d’ombre plus noire
où ses doigts enfouis accélèrent son plaisir
ou saisissent rageurs le vit pour le branler
dans ses reins par le soleil plus excités d’être brûlés
 
pubis contre pubis et le ventre comblé
assise sur l’amant les cuisses écartées
elle mène ses seins sur deux lèvres qui cherchent
et happent ses bouts forts par l’audace exaltés
 
bras en arrière se laissant avaler
elle tire sur ses pointes à l’extrême aspirées
et tangue et se cambre et tout à coup
s’agrandit immatérielle dans les stridences de l’été.
 

Shunga 4

Torsion dans le baroque et membres emmêlés
ils s’arrêtent un instant et respirent leur désir
mais lui en lui soudain de l’origine resurgit
le noir désir de dévorer la femme nue au plus précis
 
il écartèle les fines cuisses que l’aimée lui abandonne
et des pointes raidies à la toison descend
léchant la peau de soie qui sait bien que s’enfonce
vers sa bouche qui ruisselle cette bouche dans l’obscur
 
qui ouvre de sa langue les lèvres rondes du secret
et suce la ferme chair du petit coquillage
valves et vulve toutes les mers qui s’entremêlent
 
comme il attarde son baiser au point qui la soulève
elle s’offre davantage aux lèvres qui l’emportent
ouverte privée de cri dans les sursauts des agonies.
 

Shunga 6 

Le trait est clair de lune et de mer emmêlés
d’ombres et de blancs au mystère excités
 
elle a noué ses jambes autour des reins qui s’arquent
elle a noué ses bras au cou de son amant
 
il la porte debout dans le rythme des vagues
et c’est deux fois la mer en elle et autour d’eux
 
à son torse elle agace les dauphins de ses seins
se soulève et puis s’ouvre sur le sexe dressé
 
vers le bord des baies noyées des lueurs de villes tremblent
phosphorescente la mer d’été sur leurs corps met des voies lactées
  
corps immergés et disparus dans tout l’obscur et cet écart
jusqu’au fond d’eux ils ne sont plus que l’univers qui se cadence
 
flots ciel et sang pins et bambous griffés de lune
cerclent la nuit de frissons noirs
 
glissements d’eau et de la peau langue à langue sans mots
sa croupe mince dans les mains si légère sous les flots
 
elle le gaine elle se comble de tout son sexe qui l’exige
frénétique et très divine écartée jusqu’à la garde
 
alors au fond d’un ventre liquide comme la mer
au coeur du tourbillon des vies multipliées
 
par les deux hanches au plus étroit soudant l’entaille contre lui
sous la voûte universelle il lance en elle sa semence.

 

Shunga 8 

C’est l’usure des forces la fatigue vertige
le désir d’être néant dans un corps qui se consume
les secousses des saillies pour dissoudre mieux sa vie
la folie d’être emporté sans contrôle sur son cri
 
hypertélie du membre dans sa gorge enfoncé
cherchant le grand trou noir où la vie se finit
elle le suce impitoyable l’arrachant jusqu’au cerveau
pour vivre dans sa bouche de sa mort les sursauts
 
elle tient à pleines mains ce qui se dresse hors du chaos
pour freiner de l’assaut ces à-coups qui l’étouffent
et d’un baiser profond sur le membre exultant
console entre ses lèvres la splendeur du mourir.
 

Shunga 9 

Sculptée par la lumière et le regard qui l’accompagne
comme offrant sur son torse ses deux seins écartés
sur les dalles elle s’avance un peu droite et cambrée
à retenir de cette chair l’exubérance qui la devance
 
plus nue sous le soleil d’être plus femme sans défense
elle avance gênée sentant bien que balancent
au rythme de sa marche ces formes qui exposent
au désir térébrant ses tétines levées
 
vulnérable par les bouts et l’entaille qui s’esquive
souveraine par pouvoir et banale par sa peau
elle avance vers les mains de l’amant qui vont cerner
et dissoudre entre leurs doigts ces limites qu’elle nie.

Lire la brève étude de Pierre Perrin consacrée à l'œuvre de cet auteur

 

Découvrir le portrait du poète par Pierre Perrin

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